True Narrative

Nous sommes en avril. L’hiver est arrivé et, avec lui, le retour d’une certaine frustration culturelle. J’aimerais vraiment être de ces personnes accros à Game of Thrones. Contribuer à cette grande course au piratage¹ à chaque nouvel épisode. Faire des blagues d’initiés à base de nains, de nudité et d’éviscérations. La série est effectivement bien foutue, sans compter qu’il y a un univers incroyable pour porter cette machine de guerre télévisuelle. Seulement voilà, je manque à chaque fois le dernier barreau de l’échelle, je ne ressens jamais la petite étincelle du « wow ».

En 2014, HBO a semble-t-il entendu ma peine. Le réseau américain a sorti — pour changer — l’artillerie lourde avec True Detective, un des projets les plus alléchants depuis un petit moment. Visez un peu : Matthew McConaughey (Rust) et Woody Harrelson (Marty) en flics/détectives totalement opposés + la Louisiane comme terrain de jeu + la traque d’un tueur en série amorcée en 1995 mais racontée dix-sept ans plus tard à grand coups de flashbacks. Huit épisodes plus tard, cela faisait longtemps que je n’avais pas été autant convaincu par une série. Peut-être parce que celle-ci répond à une de mes attentes : si l’histoire importe, la manière de la raconter également.

« Nul n’entre ici s’il a peur des spoilers ».
(cela dit, je ne balance pas les choses les plus importantes, no worries)

Imaginez que vous vous asseyez dans un fauteuil un poil poussiéreux de votre bibliothèque. Car oui, vous posséderez une bibliothèque en bois noir dans votre appartement de quadra parisien, à cet endroit précis où le parquet craque un peu plus qu’ailleurs. Vous cherchez un livre sans but précis, quand votre attention est attirée par ce roman un peu plus compact que les autres, un peu plus jauni que les autres. Il s’appelle True Detective, l’oeuvre d’un auteur peu connu nommé Nic Pizzolatto et c’est un polar. Ce n’est pas qu’une lubie personnelle que je décris là : True Detective a, je trouve, une ambition infiniment littéraire — Pizzolatto est déjà auteur — et son format de série télévisuelle est presque un (heureux) accident.

// Le marécage originel

Comme toute bonne histoire qui se respecte, True Detective dispose d’un contexte, de racines, d’une mythologie très fournie et totalement immersive. Le mythe, d’abord. La série est dans un rapport direct à une œuvre fantastique assez connue, parue en 1895 : « Le Roi en jaune », de Robert W. Chambers². Pas besoin d’avoir lu le livre pour regarder la série, bien évidemment, mais voici quelques éléments en vrac communs aux deux : une histoire aux accents macabres, une place laissée au surnaturel, rendu presque folklorique. La série n’hésite pas à ré-utiliser directement (peut-être en clin d’œil, peut-être plus) des motifs du livre, comme « Carcosa » et le « Roi en jaune », dans ses dialogues. La même ambiance, inquiétante, propice à la folie humaine, se dégage souvent.

— You know Carcosa ?
— What is it ?
— Him who eats time, him robes ; it’s a wind of invisible voices. Rejoice, death is not the end. Rejoice, death is not the end. Rejoice, Carcosa.
             [extrait de True Detective, épisode 7]

Along the shore the cloud waves break,
The twin suns sink behind the lake,
The shadows lengthen
In Carcosa.
(…)
Songs that the Hyades shall sing,
Where flap the tatters of the King,
Must die unheard i
Dim Carcosa.
             [extrait de « The King in Yellow » de R.W. Chambers, trad. française ici]

Quoi de mieux, pour raconter ce genre de récits qui se perdent aux frontières d’une réalité glauque, qu’un État américain ancré dans notre imaginaire collectif et notre culture populaire ? A plus d’un titre, la Louisiane et son bayou sont des éléments sublimés dans True Detective. Les longues plaines, les quelques villages clairsemés, les étendues d’eau. Une ambiance infiniment poisseuse se dégage des lieux et de ses habitants, des bars bien trop sombres et d’un autre âge, des motels miteux, de communautés laissées pour compte après les ouragans successifs, de freaks dans leur rapport aux croyances et à leurs semblables. Cette Louisiane est filmée comme un personnage qui déploie sa palette : scène de crime rituel au début, lieu de désolation qui produit de l’exclusion et propre à l’incursion de l’étrange (ce plan superposant une vieille église délabrée et la ville fumante au loin, damn it !³), refuge du tueur avec l’omniprésence du bois — cette même matière utilisée pour les totems du meurtre initial … et signifiant la présence, imminente ou passée, du tueur.

true-detective-scene

Dans un tel contexte, le rapport à la religion (toutes croyances confondues, jusqu’au folklore tueur) est un troisième élément qui définit l’univers de True Detective à tout instant : la bigoterie de certains personnages, la repentance de Marty (Woody Harrelson) après son infidélité, le rôle religieux joué par l’obscure et puissante famille Tuttle. Même Rust (Matthew McConaughey) se construit en opposition à la religion, par son nihilisme absolu. Avant d’y être ramené — n’est-il pas surnommé « petit prêtre » par le tueur lors de l’affrontement final ? N’apparait-il pas dans une attitude christique (un comble !) dans un lit d’hôpital ?

// Of Monsters And Men (And Their Stories)

True Detective a bénéficié d’un support médiatique conséquent grâce à la présence d’un casting en béton armé avec le bankable Matthew McConaughey, dans la droite lignée de ses prestations hallucinantes (Mud) et hallucinées (Le Loup de Wall Street). Pour évacuer ce point : oui, nous sommes toujours en plein « McConnaissance » — le concept selon lequel McConaghey connaît un renouveau doré. En Rust Cohle, loup solitaire jamais avare en pensées et théories de vie, il est quasi-impeccable, magnétique à enchaîner clope sur clope, aussi bien dans son rôle de flic de 1995 un peu austère, que celui de buveur cradingue de 2012. Woody Harrelson, aka Marty Hart, tient également la route en homme apparemment bon père de famille en 1995, mais en vérité incapable d’affronter des pulsions bien plus destructrices pour lui et ses proches. Se retrouvant ainsi esseulé, calvitie naissante, en 2012. Tout juste les deux acteurs en font-ils parfois légèrement trop dans leur style maniériste (coucou l’accent de Rust !), un peu « oscarisable ».

C’est surtout là, l’éclat de génie de True Detective : la dualité 1995/2012, tenue pendant plus de la moitié des épisodes. Deux personnages deviennent quatre tant ils sont différents, en dix-sept ans, dans leur façon d’être et de considérer les choses (le moment où les personnages de 2012 mentent sur la réalité de 1995 est ainsi savoureuse). Rust Cohle est encore dédoublé, par le prisme des deux nouveaux enquêteurs en 2012, qui ont décidé de rouvrir l’affaire du meurtre rituel de 1995. N’ajoute-t-il pas encore une autre facette lorsqu’il s’immerge chez des truands bien bikers comme il faut ?

A ces deux personnages éclatés entre 1995 et 2012 s’oppose une certaine unité : la constitution du tueur qui, avant d’être montré, nous est présenté par ses faits, sa mentalité, la description de ses signes physiques et dont on voit le passé se construire, dans sa monstruosité et ses déviances abjectes. Il se trouve longtemps réduit au statut de simple créature non-humaine (un monstre des bois avec des oreilles vertes !), laissant planer l’ombre du surnaturel. Tout cela n’est d’ailleurs jamais évoqué dans le présent : les personnages de 2012 rapportent les faits de 1995, à la manière d’un récit fantastique aux contours troubles, comme les habitants d’une Louisiane des temps anciens pourraient se raconter (les interlocuteurs âgés des inspecteurs sont d’ailleurs nombreux !). Bien qu’il apparaisse dans plusieurs plans, le tueur n’est donné à voir de près qu’au crépuscule de la série. Amenant alors à cette prise avec le réel, la folie d’un homme (et de ceux qui l’entourent) et non le surnaturel, et le dénouement du polar.

L’identité est d’ailleurs un thème crucial : celle du tueur (coucou, c’est un polar), mais aussi celles de tous les autres protagonistes. Les personnages de True Detective se construisent dans leur(s) croyance(s), forcément différente de la réalité, qu’elle soit religieuse ou totalement déviante. Cela vaut aussi pour Rust — pourtant auteur du superbe « if the only thing keeping a person decent is the expectation of a divine reward, then, brother, this person is a piece of shit » — dont l’absence de doute peut être comprise comme une manière de croire, au-delà, en lui.

// Boucler la boucle

Tout dans True Detective n’est ainsi, à mon goût, que prétexte à donner une histoire au spectateur, voire des histoires au pluriel, selon la multitude de pistes de réflexions qu’il va explorer devant la série. Celui-ci peut rester passif ou échafauder ses théories, adhérer à celles de l’un des personnages. Lors d’une de ses « envolées », McConaughey a cette phrase : « Time is a flat circle ». Cette impression de cercle est vraie, dans la répétition des histoires des personnages Rust/Marty/leurs proches entre 1995 et 2002. Elle se retrouve également dans la perpétuation des déviances (subies puis reproduites) et de rituels macabres, côté tueur. A chaque fois que l’on pense avoir trouvé le moyen d’obtenir le fin mot de l’histoire, celle-ci se dérobe un peu sous nos pieds, indiquant que nous faisions fausse route. Mais sans effet de manche spectaculaire, juste un retour dans la continuité du cercle.

Le dénouement, car il faut bien donner un point final narratif, est donc un choix fait par Pizzolatto dans une certaine logique. Forcément, habitué des cliffhangers et autres twists, je l’ai trouvé un peu en deça, mais j’ai pourtant peu de choses à redire, quand on y regarde à deux fois. Un final trop grandiloquent aurait été contradictoire aux sept premiers épisodes. Celui-ci a en plus le mérite d’ouvrir le champ des interprétations, une fois le générique de fin terminé. Même si, vraiment, la sorte de retournement de veste spirituel de Rust (c’est comme ça que je l’ai perçu) à la toute fin de la série me chagrine un peu.

Au rayon des autre quelques grincements provoqués par True Detective, peu de choses à dire sur le plan narratif. Peut-être le rôle de Marty dans la résolution d’un indice-clé (les « oreilles vertes », à l’inverse de son rôle de suiveur d’enquête tout le long) est un peu gênant tant il a un côté surfait, presque deus ex machina. On peut également mettre un bémol sur le rôle accordé aux femmes, pourtant présentes : elles n’existent jamais de manière valorisée. Certes, Marty, homme violent et aux relations biaisées avec les femmes, n’est jamais glorifié — et sa misogynie inspire franchement le mépris —, mais cela ne justifie guère l’absence féminine (ni du côté des détectives, ni du Mal par ailleurs). Enfin, à l’instar de Games of Thrones, il y a un quota nudité (« It’s not porn, it’s HBO !« ) qui ne se justifie pas vraiment.

Côté technique pure, si la bande-son n’est pas notable (sauf cette musique du générique entraînante), l’image sublime le personnage Louisiane évoqué plus haut. Je ne m’aventurerai pas bien au-delà, mes connaissances étant assez limitées en la matière mais, comme tout le monde, j’ai repéré LE morceau de bravoure de réalisation. On tient là l’un des plans-séquence les plus fous depuis un moment, qui se déroule par ailleurs sans trop rouler des mécaniques (c’est sûrement là sa force).

McConaughey au sommet, une ambiance de folie, des acteurs en grand nombre et pourtant une inflitration/exfiltration d’une fluidité rare. Six minutes de génie visuel. Dingue.

// So what ? En bref, ramassée sur huit épisodes d’une heure chacun, True Detective est une série exigeante et dense. Et si elle détonne (et m’a convaincu) dans le paysage actuel des séries, c’est bel et bien avec cette idée de mettre l’accent sur la façon de raconter l’histoire, avec tous les éléments que je viens d’essayer de détailler. Nic Pizzolatto a écrit quelque chose si finement ciselé, ajoutées à une esthétique et des acteurs impeccables, que l’on parvient à passer outre les quelques défauts, longueurs ou regrets éventuels. Il y a mille pistes à explorer, tout dépend de là où est placée la capacité du spectateur a se laisser emporter.

Etonnement, True Detective donne même envie d’être consommé de façon très classique à un moment où le plaisir est plutôt dans le binge-watching, ce mot tendance. Attendre, chaque semaine, le nouvel épisode, peut-être pour se laisser le temps d’explorer soi-même toutes les (fausses) pistes et se livrer aux interprétations (cf. liens ci-dessous). Si je vais éviter les qualificatifs bien trop lyriques de « culte » ou « chef d’oeuvre », j’ose espèrer que True Detective, coup d’essai dans sa mouture 2014, va bouger un peu le monde des séries. Celles-ci ont été consacrées reines de la consommation culturelle : c’est donc qu’il faut s’habituer à leur donner quelques coups de pied pour ne pas se reposer sur les lauriers, non ?

Une saison 2 est déjà annoncée. Nouveaux acteurs, nouvelle(s) histoire(s).

Quelques lectures :
— en français, l’analyse en trois partie de la série et ses thématiques que je partage souvent (spoilers par millions) sur Playlist Society
— en anglais, un brillant récapitulatif des liens possibles entre True Detective et … le reste (photos, dessins, peintures)
— en anglais, chez le Daily Beast, une interview de Nic Pizzolatto
— Parisiens, Pizzolatto est à Paris pour parler de tout cela dans le cadre du Festival Series Mania, le 23/04


¹ Si vous êtes ayant droit, merci de lire la variante : « je m’empresse de régler mes 12 euros mensuels pour Orange Cinema Series », bien évidemment. Et je vous soutiens dans votre combat contre le grand méchant Netflix, évidemment (bis).
² L’oeuvre étant assez vieille, si l’anglais ne vous rebute pas, elle est disponible dans le domaine public !
³ L’extrait est décrit en long et en large dans l’analyse de séquence du site Grand Ecart.
⁴ Il y a aussi un chouette portrait de McConaughey dans le So Film #19, qui prend le contrepied de cette idée.
Image-artwork de McConaughey : ladynlmda.deviantart.com

Une réflexion au sujet de « True Narrative »

  1. Merci de soulever la question de la place des femmes dans cette série qui m’a fait plusieurs fois grincer les dents. True Detective montre des femmes mortes, cocues ou dépressives. Certes, cela doit être considéré à la lumière du contexte de La Louisiane et/ou des USA mais il aurait été intéressant de constater une évolution en 2012… À la place on voit seulement une Maggie désœuvrée et enfermée dans une prison dorée avec un nouvel époux… absent. C’est une piste de discours peu approfondie et c’est peut-être en cela que la série ne semble pas totalement aboutie. De façon générale cela pose la question de la « masculinité » des séries populaires aujourd’hui… Mais ça pourrait être l’objet d’un autre billet 😉

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