L’Odyssée selon Thomas et Guy-Man

Shine, shine, lil’ helmets.

Mémoires aléatoires

Ah, les Daft Punk.

Huit ans qu’on attendait un album studio, rien que ça. En tirer une critique est d’autant plus difficile, surtout avec les attentes que chacun peut placer en Random Access Memories (RAM) : pousser un plus loin l’avant-garde de la musique ? Retrouver le son d’Homework ou celui de Discovery ? Suer en rythme comme avec Alive 2007 ? Le risque est vite arrivé de faire dire à l’album ce que les deux robots n’ont même pas imaginé faire, surtout lorsque l’on est une groupie (je le confesse, amen). On appelle ça de l’exégèse dans le chapeau des mots-qui-font-bien-en-société, et c’est sale. Mais tentons, en confrontant l’album à nous-même et non à ses auteurs.

Le plus simple est alors de peut-être faire appel aux ressentis. Ça tombe bien, puisque les deux robots se sont revendiqués « humains après tout » et indiquent dans leurs interviews avoir voulu retrouver une chaleur de l’instrument et des voix, plus seulement celle des Moog. C’est là que Random Access Memories réussit son premier test avec brio : générer des souvenirs à l’écoute de quelques notes, accéder à des scènes que l’on a en mémoire (dix secondes de silence pour cet enchaînement de folie, merci). Discovery y était parvenu en associant scénario de Leiji Matsumoto – aka M. Albator – et morceaux, Tron Legacy prolongeait l’idée par son statut même de bande-originale, conçue pour coller à un visuel léché. RAM, c’est pareil mais par la force du ressenti, de l’atmosphère.

Respect, les mecs.

L’épopée en Corvette Rondine*

* Non vraiment, quelle gueule, je veux la même.

Où nous transporte Random Access Memories, alors ? Dans ce modèle de Corvette de 1963, déjà si vieillot et absolument moderne en même temps. Et après, chaque morceau offre une route différente, un itinéraire et des passagers différents. Treize pistes, tant de possibilités.

Give Life Back to Music, c’est se la jouer un peu dans les rues à angles droit de n’importe quelle ville californienne. Rouler des mécaniques mais pas trop, cette insouciance de printemps qui conduit sur la route d’un festival comme le Coachella, par exemple. Ou bifurquer pour la plage, à la cool avec Fragments of Time. Et dès le coucher du soleil, rouge-orangé comme jamais, il est encore temps d’aller offrir ses muscles et sa chair à un tour de piste en bonne et due forme avec Get Lucky.

Tu pourrais y croiser Pharrell, qui donnera sur scène une véritable leçon de rythmique avec pourtant si peu de choses. Lose Yourself to Dance, répète-il (seulement) à l’envi. Aura-t-on encore la force pour taper des mains sur Doin’ It Right ?

Au cœur de la nuit, deux chemins pour rentrer. Celui très allemand, sorte d’autoroute pourtant ultra-chaleureuse, avec Giorgio by Moroder, ce vieux pote qui raconte sa vie, mais qui le fait bien. Le mec capable de te faire rêver d’un parcours en bagnole à son époque, alors que tu es déjà au volant. Ou bien la contemplation d’un paysage quasi-électronique, aux lumières d’un bleu électrique, presque échappé de Tron avec ses sons modulés qui rencontrent de bons vieux instruments. Avec Motherboard, les lampadaires se succèdent comme seul but à atteindre, la nuit électronique attend le lever du jour.

The Game of Love rappelle que cette Corvette peut également voir se dérouler des instants plus sensuels. Et qu’il est possible de rentrer à deux, avec aucun autre horizon que l’un et l’autre. On a seize ans, on croit encore au « live fast and die young » mais c’est aussi ça, la beauté de l’Instant Crush. A moins que le résultat ne soit plus amer, sans ne savoir que penser (Beyond) ou même en rentrant esseulé sous la pluie (Within).

Touch, c’est la totale. Ne pas savoir s’il faut être heureux ou malheureux, mais s’y rendre d’un coup de volant déterminé.

Contact pose alors la fin de parcours fantastique de RAM. Il n’y a plus qu’à appuyer sur l’accélérateur, laisser filer le paysage à vive allure. La saturation du morceau augmente, la pression sanguine aussi, le compteur de vitesse aussi pour une joyeuse giclée finale. La conclusion est libre. Le mur ? La chute libre ? L’horizon enfin atteint ?

Euphories et limitations de vitesse

Voilà, maintenant que le délirecor est posé, entre deux moments euphoriques il faut aussi refroidir un peu le tout.

L’image de la Corvette n’est pas anodine : si elle a des lignes futuristes, elle reste d’un autre temps. Random Access Memories est-il un album de 2013 ? Il me semble que non. Peut-être que cela sera un atout, faisant de l’album quelque chose d’intemporel, mais en l’état, c’est un peu décevant. Homework, c’était l’adaptation de la techno à des sonorités rock et grand public. Discovery, le point d’orgue de la house French Touch, en reprenant tous ses codes pour mieux s’en démarquer. RAM, bien qu’il dispose d’un énorme capital d’audace, semble manquer la dernière marche : celle qui fait que les influences ont totalement été réappropriées et totalement détournées.

Reste que Daft Punk, a une fois de plus fait ce pourquoi j’ai un respect profond pour ce groupe : leur logique est que cet album ne soit pas une suite logique d’un autre. RAM est résolument exploratoire, même si ses sonorités ne nous sont pas inconnues grâce à (entre autres) ce vieux filou-à-tubes de Nile Rodgers. Je ne sais pas si beaucoup d’artistes se permettent autant de liberté et donnent à voir une galaxie musicale aussi vaste, aussi contradictoire entre chaque période et pourtant absolument cohérente.

L’absence de samples à foison (même s’il y en a) semble aussi marquer cela : après avoir salué des influences (Teachers, Homework) et les avoir mis sur le dancefloor (tout Discovery), Guy-Man et Thomas les reprennent à leur compte. La touche finale qui manquait pour comprendre leur monde musical, jusqu’au prochain album sûrement.

RAM a sûrement aussi ce défaut des albums qui agrègent tant d’influences et tant de collaborations (rappelons : Pharrell, Paul Williams, Panda Bear, Julian Casablancas, Todd Edwards, DJ Falcon) : tout n’est pas sur la même longueur d’onde. Alors, cela ne gêne pas lors d’une écoute classique, que des morceaux soient plus contemplatifs que d’autres. Mais à l’inverse de Discovery, il me semble, il est difficile de sentir une envie de bouger sur tous les titres, d’aller jusqu’à l’épuisement physique au bout de 13 titres.

Il y a toutefois de vraies bombes groovy comme Get Lucky et surtout le terriblement entêtant « Come on, come on, come on » du bien nommé Lose Yourself to Dance. Sans oublier le monstrueux Contact, qui en fin de live doit relever de la tuerie pure (comme la fin d’Alive, déjà avec DJ Falcon d’ailleurs…). Deux morceaux également au dessus du lot, Giorgio by Moroder et Touch. Le premier est impressionnant par sa capacité à enrober les souvenirs d’un producteur culte dans une ode électro-futuriste et immersive, le second est effarant de maîtrise dans son changement incessant de style, entre joie du milieu et mélancolie finale. A l’inverse, Beyond donne cruellement l’impression d’être le morceau bouche-trou de l’album, au-delà de sa chouette intro.

Doin’ It Right est également un peu en deçà  peut-être aussi car le vocoder, ce gimmick du « son Daft Punk », n’est pas le plus inspiré. Je suis toutefois ravi de voir que des morceaux comme Give Life Back to Music et surtout Lose Yourself to Dance sont de vraies leçons d’utilisation de cette technique, si ridicule pourtant quand elle est utilisée par d’autres.

Si RAM n’est peut-être pas un chef d’oeuvre — j’espère que l’avenir me donnera tort —, c’est un patchwork (très) beau, (très) puissant, élégant et comme cette Corvette de 1963, on a définitivement toujours envie de le garder près de soi. En l’occurrence, de l’écouter pendant encore des années, à tout moment.

J’en retourne à ma 54ème écoute de Contact, merci.

Bonus stage !

Je taclerai volontiers mes petits camarades prompts à ne parler que du marketing de l’album, puis dans un second temps être le premier à sortir sa critique moi-j’ai-été-à-une-Listening-Party alors que toi lecteur, tu attendras jusqu’au 20 mai. Mais, consacrons plutôt ceux qu’un nouvel album des Daft Punk a conduit à sortir de belles choses. Courtes mais signifiantes. Ou drôles. Ou intéressantes. Ou en images animées clic-clic-clic.

+ les visions de l’album, à l’écrit
+ les visions de l’album, mises en vidéo (avec la sémillante moustache de Tom Selleck dedans)
+ la galaxie Daft Punk , chez Télérama
+ la meilleure interview, bien que tape-à-l’œil , me semble être chez Rock&Folk
+ une critique morceau par morceau très personnelle (et donc qui questionne) par Diese (merci pour DaftDay.info !).

2 réflexions au sujet de « L’Odyssée selon Thomas et Guy-Man »

  1. Etrangement, j’ai bien accroché sur Beyond, et j’ai beaucoup de mal avec Giorgio by Moroder.
    En tout cas, ton article est vraiment super bien rédigé !

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