Gian Lorenzo, Michelangelo et nous et nous et nous

La première chose qui différencie l’homme de l’esthète, c’est le travail du marbre. Prenez une statue du Bernin. Lorsque Le Rapt de Proserpine rentre dans votre champ de vision, la première sensation c’est la beauté de l’ensemble. La seconde sensation, c’est la fantastique attention portée aux détails par le maître napolitain : la chevelure, le cerbère, les drapés. Jusqu’à la pression des doigts du dieu des enfers sur la chair de la jeune fille. La troisième sensation, c’est évidemment le génie devant cette scène figée et pourtant virtuose.

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Une fois encore, c’est le long d’un fleuve que tout s’est joué. Cette fois, il s’agissait du Tibre, un peu plus de 400 kilomètres au compteur et de drôles d’histoires impliquant une louve et deux rejetons dans un panier en osier. Alors, cette fois là, on a remonté ce fleuve.

Le taxi blanc filant à vive allure dans la nuit romaine a d’abord laissé apparaitre l’étrangeté proposée par le quartier de l’EUR (Esposizione Universale di Roma), rêve architectural fasciste des années 30 devenu lieu de joies dopées à l’adrénaline à l’occasion des Jeux Olympiques de 1960. Au milieu de ce qui est désormais un quartier d’affaires et de loisirs, s’élève alors le Palais de la civilisation italienne, bâtiment à la fois épuré et antique, sorte de Colisée passé dans un moule carré.

Le temps d’un interlude en métro vers le centre-ville, plus au nord, et la rive gauche du Tibre ouvre  alors sur le Trastevere. Bien sûr, comme un peu partout ailleurs à Rome, le touriste y grouille de partout – surtout les congénères français. Mais le Trastevere a su garder ce charme des quartiers populaires (même si l’embourgeoisement doit y être galopant), avec ses ruelles étroites, ses cafés, ses plantes grimpantes sur les murs, ses fils de linge étendus d’une fenêtre à un autre, ses églises.

Il y a quelque chose de reposant à flâner entre ces bâtiments aux murs d’un jaune ou d’un rouge délavés. Quelque chose de plaisant de s’asseoir à la terrasse d’un restaurant, dans le joyeux brouhaha de voisins de table tous disposés face au téléviseur qui retransmet Angleterre  – Italie ce soir là. Entre l’antipasto et le primo, on retient son souffle lorsque la frappe de Daniele De Rossi vient s’écraser sur le poteau.

Le temps de franchir l’un des ponts, de rejoindre l’autre rive, voilà la Rome antique. Et ses arrière-plans les plus célèbres de photos de vacances : le Colisée, bien ovale cette fois. Ou mieux, le « vas-y, prends la photo comme si je tenais le Colisée », très en vogue, même en 2012. Évidemment, les vieilles pierres impressionnent toujours autant. Assez pour faire la fortune de la petite baraque ambulante où chacun fait la queue dans toutes les langues pour avoir sa bouteille d’eau glacée.

Même ambiance d’une antiquité rêvée au Forum romain, bien que tout y soit différent et plus propice à une promenade entre temples, statues et bouts de pierres relégués au rôle de banc. La dure reconversion d’un bout de colonne corinthienne après deux mille ans de bons et loyaux services. Non loin de là, toutes en démesure impériale malgré leur état de ruines, les thermes de Caracalla donnent le dernier coup de pinceau au tableau mi-imaginaire, mi-réel de l’ancienne Rome.

Sur la route qui mène à nouveau vers le Tibre, dans son renflement vers l’ouest, et les quartiers de Navona, de Spagna et de Campo di Fiori, certains monuments impressionnent. Sans susciter l’envie. D’un marbre éclatant, le Vittoriano domine la Ville. Le panorama y est parait-il resplendissant, mais une vue imprenable de Rome méritait-elle ce colosse trop blanc et trop froid ?

A l’inverse, il suffit parfois d’être attiré par la tranquillité d’un cloître, derrière une lourde porte, pour tomber sur la fabuleuse demeure d’une famille princière romaine, les Doria Pamphilj. Quiconque souhaite être entouré d’œuvres parfois curieuses, parfois sublimes, exposées par centaines dans une seule et même pièce devrait venir admirer la plus belle collection privée d’art d’Italie.

Et en remontant inlassablement vers le nord, il y a évidemment les fontaines. Déclarées meilleurs sièges urbains pour voir le va-et-vient des touristes et, peut-être, des quelques Romains qui se sont perdus là.

De ruelles pavées en ruelles pavées ; des monuments à chaque coin de rue aux bonnes tables à la chouette atmosphère de cantine (le Vecchia Roma, notez cette adresse) ; des clameurs outrancières à la recherche frénétique des meilleurs glaciers (Amarena/Champagne, notez ces deux parfums) ; le parc et la villa Borghese, point culminant de cette déambulation vers le nord de Rome, se profilent alors. En son sein, des sculptures époustouflantes, signées Gian Lorenzo Bernini. En bon français, Le Bernin. Ou des peintures de Michelangelo Merisi da Caravaggio. En bon français, Le Caravage.

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La seconde chose qui différencie l’homme de l’esthète, c’est le clair-obscur. Prenez une toile du Caravage. Lorsque Le Martyre de saint Matthieu rentre dans votre champ de vision, la première sensation, c’est la beauté de cette scène. La seconde sensation, c’est la fantastique attention portée par le maitre milanais aux jeux de lumière, dépositaires de la lecture du tableau, de l’habilité des couleurs et de l’ambiance qui se dégage du moment dramatique. La troisième sensation, c’est évidemment le génie devant cette scène figée et pourtant virtuose.

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C’est peut-être ça qui est si plaisant, à Rome. La multitude de détails qui constituent la ville et son empilement de trois millénaires. Et l’ambiance qui s’en dégage : une certaine idée de la dolce vita, à flâner ça et là.

Photos (sauf EUR) : Aurélie Dupuy

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