Le parti Pirate français sort la tête de l’eau

Six ans après sa création, le parti Pirate français reste un OVNI politique. La faute à des dissensions internes et la difficulté d’être un nouveau venu dans le paysage hexagonal. Alors que les voisins allemands et suédois comptent déjà des élus, les pirates français cherchent à gagner en maturité. Une question de temps, nous assure-t-on.


En Allemagne, l’abordage est bel et bien entamé, comme le montre cette projection lumineuse du logo du parti sur une tour d’affaires, à Francfort. – Piratenpartei Deutschland

Cap vers les législatives 2012. Le parti Pirate, trop peu présent depuis 2006 aux scrutins nationaux, a décidé de prendre la chose politique à bras le corps. « Les législatives correspondent parfaitement à l’esprit de notre parti. Notre créneau, c’est de défendre des idées. Le poste de député nous permettrait de contrecarrer des lois absurdes et contreproductives en matière de culture et de liberté publique », raconte Baptiste Marcel, secrétaire général du Parti pirate.

Pendant plusieurs mois, un appel à candidatures et aux bonnes volontés avait été lancé. Objectif réussi : 101 candidats ont été officiellement investis, sur 577 circonscriptions possibles. Et le parti pirate aurait eu tort de ne pas y aller. Cette année à échéances électorales a été marquée par plusieurs controverses : fermeture du site Megaupload, discussions autour des lois SOPA et ACTA sur la propriété intellectuelle… Les mentalités évoluent et la prise de conscience s’accélère autour d’internet et de la vie privée, giron des revendications pirates.

Le calme après la tempête

En France plus qu’ailleurs, le navire aura tangué. Un parcours semé d’embuches, à commencer par les luttes intestines qui ont suivi la création du parti en 2006. Trois formations se disputaient alors le créneau politique pirate, conflit dont l’issue n’a eu lieu qu’en septembre 2009 avec le rassemblement autour du mouvement actuel. Des dissensions qui ont fait « perdre beaucoup de temps, d’énergie et de visibilité », estime Baptiste Marcel.

Mais si les courants n’ont pas toujours été favorables, c’est peut-être aussi une question de culture. Selon Rickard Falkvinge, fondateur du parti originel suédois, le Piratpartiet, la découverte du haut-débit en Suède s’est faite très tôt, à la fin des années 1990. Et a joué un rôle précurseur pour les mentalités suédoises. En France, les télécoms ont retardé l’accès grand public à internet, préférant vanter le service du Minitel, par exemple. « Les opérateurs avaient peur que le net détruise l’industrie des télécoms », détaille Falkvinge. Avant de poursuivre : « Les politiques français ont par ailleurs cette volonté de toujours tout centraliser, peut-être plus que n’importe quel autre pays européen, ça a un impact certain ».

L’autre difficulté du parti Pirate français découle de sa recherche du consensus. Un principe fondamental, qui permet de réunir sous le pavillon pirate près de 2000 membres ou sympathisants. Mais hors des discussions liées à Internet et la liberté de communication, les opinions divergent très souvent. « Le consensus est extrêmement difficile à obtenir. Le Parti Pirate n’aborde pas encore la question du chômage ou des retraites parce que la ligne directrice est votée par des membres aux sensibilités politiques très diverses », confirme Baptiste Marcel. Le parti manque aussi d’adhérents et donc de bras pour faire avancer le navire.

Exister dans le système français

Il y a deux ans, Maxime Rouquet, président du Parti, tentait une percée aux élections régionales en Ile-de-France. Mais faute de financements, le parti est contraint de mener une campagne à 0 euro, ce qui signifie l’interdiction de distribuer des tracts. Il se confronte aussi à l’obligation de présenter une liste de 215 candidats, au cas où le parti devait remporter 100% des voix. « En Allemagne, ils n’ont pas cette contrainte. 15 personnes sur une liste suffisent. Vous pensez bien que nous n’avions pas 215 candidats à proposer. C’est une barrière qui n’est favorable qu’aux gros partis », résume Baptiste Marcel. Rebelote aux cantonales de 2011, où le parti est à nouveau absent. Là encore, Rickard Falkvinge regarde avec perplexité le système français. Exister politiquement en Suède répond à des exigences élevées, mais néanmoins plus souples. « Le Piratpartiet peut franchir des paliers. Dès les 1% de votants à l’une des deux élections précédentes, vos tracts sont imprimés et distribués par l’Etat. Arrivé à 2,5%, il est possible d’obtenir des subventions financières », détaille-t-il. La barre des 4% permettant d’obtenir un siège de député au parlement suédois, le Riksdag reste, elle, encore loin.

Du côté français, quitte à jouer la carte de la visibilité, pourquoi ne pas avoir présenté une candidature de témoignage à la présidentielle ? « Ce scrutin met en valeur une personne, ce que nous rejetons parce que l’on est beaucoup plus sensibles aux idées », justifie le secrétaire national du Parti français. Mais le véritable fait d’armes du Parti pirate a été la participation aux législatives partielles pour la 10e circonscription des Yvelines en 2009. Lors du premier vote, Maxime Rouquet obtient 2% des voix. Inespéré. Au deuxième vote, il en obtient 0,5. « Même sans campagne, nous avons réussi à mobiliser des électeurs, c’est un espoir et un enseignement que nous allons mettre à contribution dès cette année », s’enthousiasme Baptiste Marcel. Certains grands partis comme le MoDem ou Europe-Ecologie-Les Verts auraient montré le bout de leur nez autour du navire Pirate durant tous ces scrutins.

Une audience bien utile et peut-être l’une des clefs. Pour Rickard Falkvinge, la réussite du parti suédois réside dans le fait qu’à un moment, un conflit de société a joué un rôle de catalyseur. « La simple phase d’activisme a été dépassée, il y a un vrai débat public », assure le fondateur. Selon lui, son parti suit le modèle des Verts suédois qui, après une longue période dans l’ombre dans les années 80, participent aux coalitions gouvernementales lorsque la gauche suédoise est au pouvoir. Certains estiment que l’évènement catalyseur en question a été le procès des fondateurs du site d’échange de fichiers torrents, The Pirate Bay. Depuis, le parti a effectué un lent changement des questions de copyright et de droit d’auteur vers celles des libertés civiles. « C’est au dessus de tout : les plus grosse menaces actuelles portent sur les libertés », assure Falkvinge, pour qui il faut donner le pouvoir au citoyen, dans de nombreux domaines. « Internet est le plus grand outil jamais créé par l’homme pour permettre cela et mettre tout le monde à égalité. », conclue-t-il. Un virage que devrait sûrement prendre le parti français pour trouver, à son tour, sa place dans le débat public. Et enfin hisser les voiles. Début de réponse ce dimanche.

Pas de ressac pour les partis allemands et suédois

Depuis sa naissance en 2006, l’horizon politique est dégagé pour le frère allemand. En 2011, il frôle la barre des 9% aux élections législatives locales de Berlin. Avant cela, en juin 2009, le « Piraten Partei » faisait sa première entrée au Bundestag, l’équivalent de l’Assemblée nationale en Allemagne. Jörg Tauss, membre du SPD quittait sa famille politique pour rejoindre les jeunes loups du numérique.

A Berlin, le Parti jouit d’une grande visibilité dans les quartiers jeunes et populaires de la ville. Friedrichshain, Kreuzberg ou encore Neukölln sont des secteurs jeunes, culturellement très actifs, et très réceptifs à la liberté de communication. Précaires, artistes, jeunes travailleurs se rendent dans les bars, autour d’une pinte à deux euros et refont le monde virtuel. « La force du Parti en Allemagne, c’est de parvenir à rassembler sur les thèmes qu’il défend : la poursuite d’un idéal de communication, de dialogue entre les personnes », explique Michel, membre du Parti à Neukölln. Et même d’aller au-delà, en s’attaquant à « des sujets plus vastes comme la sécurité sociale », estime Hartmut Semken, secrétaire général de la faction pirate berlinoise. La récompense semble déjà payer : après Berlin, c’est l’état régional de la Sarre que viennent de conquérir les pirates, en mars dernier, avec 7,4% des voix, bien plus que les 5% nécessaires. De quoi devenir la quatrième force politique à Sarrebruck. Ont suivi  l’état du Schleswig-Holstein, à 8,2% et la Rhénanie du Nord-Westphalie, à 7,6%.

Côté suédois, 2012 est une période de transition. Les prochaines élections générales et européennes n’auront lieu qu’en 2014. On capitalise donc sur les deux eurodéputés pirates, Christian Engström et Amelia Andersdotter, plus jeune parlementaire à siéger à Strasbourg. Une jeunesse qui est au cœur du dispositif pirate suédois, puisque sa branche Ung Pirat est la plus grosse organisation politique de la jeunesse suédoise. « Il faudra conserver ces deux postes [qui nous donnent un visibilité] à tout prix », estime Rickard Falkvinge. Mais le prochain objectif est de devenir une force d’influence au Riksdag suédois. « Nous n’avons pas besoin de 30%, mais de 5%, assez pour être une menace face aux politiques classiques ». D’ici là, le Piratpartiet continue sa mue pour effacer, lentement, son image de parti de niche. Sa nouvelle présidente, depuis un peu plus d’un an, Anna Troberg, n’est pas issu du sérail « geek » mais vient du monde de l’édition.

Marc Bourreau et Guillaume Faure


Article à quatre mains écrit en mars 2012, pour le premier numéro d’un nouveau venu sur la scène magazine papier, Happy Horrors.

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