Une histoire de Nerviòn

Comme d’habitude, tout est parti d’un fleuve qui serpente. Ça commence toujours comme ça. Celui-là, il s’appelle le Nervión, à cause d’une sombre histoire d’empereur romain. Bilbao n’est de toute façon pas à un écart étymologique non espagnol près. Ce qui fait la renommée de la ville depuis bientôt plus de dix ans possède un nom à consonance germanique : le Museo Guggenheim. Trop peu de points au Scrabble pour un mot avec autant de G.


Caribou - Sun (Pyramid Remix)

Alors, on a longé le Nerviòn. Plus précisément on l’a descendu. Et on a lorgné sur le Guggenheim. De son époque de grandeur industrielle, Bilbao a gardé un fleuve aux teintes bleues-vertes, à la manière de la rouille. Ainsi qu’une impression de gris en règle générale, tout juste contrastée par les tramways verts ou rouges. Un peintre portugais qui y vit nous a parlé d’une « ville aux airs de comics », avec ses couleurs sombres, ses jeux de lumière et ses bâtiments futuristes.

Avant d’arriver au fantasque Guggenheim, tout commence dans la vieille ville. Le Casco Viejo a conservé une allure du XXième siècle et ses habits en vieille pierre. On y croise ces vieilles dames apprêtées, ces façades de maison avec leurs bow-windows d’un autre temps. Ces bars où, le soir, s’élèvent au mieux une légère clameur et quelques effluves éthyliques, au pire un joyeux foutoir et un flot de cerveza bien fraiche. Entre deux pintxos, sommets d’ingéniosité culinaire dont le goût essaye de faire oublier le prix aberrant (essayez le Victor Montes, Plaza Nueva). Mais déjà, ça et là fleurissent des magasins à l’esthétique épurée et leurs lumières halogènes qui transpercent d’un bleu ou d’un vert électrique l’idée de vieille ville.

Il n’y a guère qu’à San Francisco – c’est un quartier – que Bilbao a gardé une âme populaire. Peut-être un peu trop au goût de bilbaìnos qui considèrent la rue du même nom comme un coupe-gorge. Une vision exagérée de la chose même si l’endroit prête aux situations improbables : prostituées d’un côté, clopes à la main, sexagénaires lubriques sur le trottoir d’en face, mains sur le flanc. Ils ne sont pas clients, peut-être proxénètes. Tout au plus font-ils de la rue San Francisco un drôle d’endroit.

Abando préfère rimer avec Maje ou Loewe. Pas très espagnol, mais c’est bon pour le business. Et le business, c’est le nerf de la guerre quand on essaye de reconvertir une ville industrielle. Alors, certes, on y croise parfois des vieilles au regard hagard qui marchent sans but. Parfois, même, le mauvais goût est incarné. Tee-shirt Hello Kitty (avec paillettes), chien miniature, ceinture dorée et slim qui n’est plus de son âge, une bilbaìna cause … Balenciaga. Car Abando est un quartier chic et tend à montrer le visage aisé de la ville avant d’arriver au Guggenheim. Et déjà l’empreinte architecturale se fait sentir, à grand renfort d’un centre culturel avec une piscine sur le toit, l’Alhondìga.

Le flot de passants s’épaissit à l’approche du mastodonte de titane qu’est le Guggenheim. Ils tournent autour, empruntent la passerelle qui longe le Nerviòn, s’ébahissent devant le côté déstructuré de la chose. Chacun tente d’immortaliser le moment de la découverte et, à mesure que le frisson diminue, finit inexorablement par s’engouffrer dans ce qui est désormais le ventre de Bilbao. Un milliard cinq cent soixante-dix millions d’euros générés pour l’économie basque, chaque année. Il faut dire que les collections valent le détour, aussi bien pour leurs côtés réflexifs que ludiques (« Matter of Time », de Richard Serra).

Le gardien, à l’entrée, est un immense chien en fleurs, qui serait habituellement ridicule dans d’autres circonstances. Mais pas à Bilbao, puisque « Puppy » est une œuvre de Jeff Koons. C’est comme si la ville avait décidé de faire son shopping : une œuvre d’art contemporain par-ci, un prix Pritkzer par-là. On touche alors du doigt l’idée évoquée par le peintre d’une ville futuriste. Et toujours cette impression de gris. Mais plus le gris de la ville industrielle, plutôt le monochrome gris de la ville artistique et son musée en titane.

Bilbao, meilleur projet urbain au monde en 2004, est cette Gotham City fantasmée. Avec ses lumières néons, ses constructions organiques, son Bruce Wayne qui descend au Carlton et ses quartiers populaires, tapis dans l’ombre du musée. Jusqu’à ce que l’urbanisation ait pris ses droits, figeant la plus grande ville de Biscaye comme une œuvre commune d’architectes. Un musée, qui en abrite d’autres.

Musique : Caribou – Sun (Pyramid Remix)
Photos : Bastien Deceuninck, Pauline Moullot, Béatrice Fainzang
pour le Bilbao Kultur Lab.

4 réflexions au sujet de « Une histoire de Nerviòn »

  1. Héhé, c’est le principal alors ! Mais je pense vraiment que Bilbao a tout son charme quand tu cumules le Guggenheim et la vieille ville type Casco Viejo. Et puis la plage est accessible en métro, aussi, à Getxo (35min je dirais). Pour San Francisco, notre hôtel s’y trouvait, on a survécu 🙂

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